Il est ici traité d’une bonne doctrine que sainte Agnès donne à sa Fille pour bien et louablement vivre , et pour éviter une mauvaise vie , qui est ingrate à Dieu , en laquelle la force et la patience sont désignées par le chariot et par les quatre roues , ces quatre vertus : laisser parfaitement toutes choses pour l’amour de Dieu ; l’humilité ; aimer Dieu sagement ; mortifier et retenir la chair discrètement . On y traite aussi quelque choses pour les religieux.
Chapitre 17

Pour le jour de sainte Agnès.
Sainte Agnès parle à l’épouse de Jésus-Christ : Vous avez vu aujourd’hui , dit-elle , madame la Superbe sur le carrosse de l’orgueil.

L’épouse lui répondit : Je l’ai vue et j’en sèche d’ennui , car la chair et le sang , la poudre et la fiente cherchent les louanges là où elle se devrait humilier , car qu’est autre chose cette ostentation , sinon une prodigue dissipation des dons de Dieu , une admiration vulgaire , une tribulation des justes , une désolation des pauvres , une provocation de l’ire de Dieu , un oubli de soi-même , un horrible et formidable jugement et une ruine des âmes?

Sainte Agnès répondit : Réjouissez-vous , ô ma fille ! car vous êtes exempte de telles choses : c’est pourquoi je vous veux d’écrire un chariot , dans lequel vous vous pourrez mettre avec assurance . Le chariot donc sur lequel vous devez vous asseoir ; c’est la force et la patience dans les tribulations En effet , quand l’homme commence de retenir la chair et de soumettre sa volonté à Dieu , ou la superbe le sollicite , élevant l’homme en soi et par- dessus soi , comme s’il était semblable à Dieu et aux hommes justes , ou bien l’impatience et l’indiscrétion le saisissent , et c’est , ou pour le ramener à ses premières habitudes, ou pour l’affaiblir tout à fait , et pour le rendre inutile au service de Dieu . Partant , il est besoin de patience et de discrétion , afin qu’il ne recule par l’impatience et ne persévère par indiscrétion , mais qu’il se conforme à ses forces et au temps.

Or , la première roue de ce chariot est une volonté parfaite de laisser toutes choses et ne désirer que Dieu , car il y en a plusieurs qui laissent les biens afin de s’affranchir des adversités , voulant néanmoins que rien ne leur manque pour entretenir la volupté et leur utilité . La roue de ceux-là ne tourne pas bien , car quand la pauvreté presse , ils désirent la suffisance ; quand l’adversité les talonne , ils souhaitent la prospérité : quand l’abaissement les éprouve , ils murmurent de l’ordre et de la disposition divine et affectent les honneurs ; quand on leurs commande ce qui les contrarie , ils cherchent leur propre liberté . Cette volonté est donc agréable à Dieu , qui ne désire avoir rien du sien , en prospérité ni en adversité.

La deuxième roue est l’humilité , par laquelle l’homme se répute indigne de tout , mettant à toute heure ses péchés devant ses yeux , s’estimant coupable devant Dieu.
La troisième roue est aimer Dieu sagement . Celui-là aime Dieu sagement , qui , se regardant soi-même , a haine de ses péchés ; qui s’afflige des péchés du prochain et de ses parents , et se réjouit de leur progrès et avancement spirituel ; qui ne désire pas que son ami vive pour sa propre utilité et commodité propre , mais afin qu’il serve Dieu , et craint son avancement mondain , craignant qu’il n’offense Dieu . Une telle dilection est donc sage , qui hait le vice et fomente la vertu , et aime plus ceux qu’il voit plus fervents en l’amour de Dieu.

La quatrième roue est mortifier et retenir la chair avec discrétion , car quiconque est marié et pense ainsi : Voici que la chair m’entraîne désordonnément . Si je vis selon la chair , infailliblement j’offenserai le Créateur de la chair , qui peut blesser , rendre infirme , qui occira et jugera : c’est pourquoi , pour l’amour de Dieu , je veux refréner et mortifier ma chair , vivre comme je dois et avec ordre , pour l’honneur de Dieu.

Quiconque pense de la sorte , demandant aide à Dieu , sa roue sera agréable à Dieu . Que s’il est religieux et pense en cette sorte : Voici que la chair m’emporte aux délices . Le temps , le lieu et l’occasion s’en présentent , et l’âge est apte à prendre mes plaisirs : néanmoins , je ne veux pas pécher par la grâce de Dieu , à raison de ma sainte profession , et pour avoir un bien passager et une délectation momentanée . Certes , ce que j’ai voué à Dieu est grand . Je suis entré pauvre , je veux sortir plus pauvre . Je dois être jugé de toutes choses ; partant , je me veux abstenir d’offenser Dieu , de scandaliser mon prochain et de me faire parjure.

Une telle abstinence est digne d’une grande récompense . Que si quelqu’un , étant en honneur et délices , pensait de la sorte : Voici que j’abonde de tout et que le pauvre manque de tout , et néanmoins , il n’y a qu’un Dieu pour tous ; qu’est-ce que j’ai mérité et qu’est-ce que j’ai démérité ? Qu’est-ce que la chair , sinon la pâture des vers ? Que sont tant de délices , sinon dédain et occasion d’infirmité , perte de temps et induction au péché?

C’est pourquoi je retiendrai ma chair afin que les vers ne s’y engraissent , que je ne sois jugé plus rigoureusement , que je n’emploie le temps de pénitence en vain , et que si , par aventure la chair mal nourrie ne peut facilement être fléchie aux choses grossières comme un pauvre , je lui soustrairai néanmoins peu à peu quelques délices , sans lesquelles elle peut bien subsister , afin qu’elle ait la nécessité , et non la superfluité ; quiconque considère de la sorte et s’efforce de le faire autant qu’il peut , celui-là peut être appelé confesseur et martyr , car c’est un genre de martyre d’avoir des délices et n‘en user point , d’être en honneur et mépriser l’honneur , d’être grand devant les hommes et se sentir petit ; c’est pourquoi cette roue plaît grandement à Dieu.

Voyez , ma fille , que je vous ai figuré le chariot . Le cocher est votre ange , si toutefois vous n’ôtez son frein ni ne rejetez le joug , c’est-à-dire , si vous ne laissez en arrière les inspirations salutaires , relâchant vos sens et votre cœur aux choses vaines et babillardes.

Or , maintenant , je veux vous parler du chariot sur lequel cette dame (la superbe) était assise . Son chariot était impatience contre Dieu , contre son prochain et contre elle-même : contre Dieu , jugeant ses occultes jugements mal à propos , d’autant qu’ils ne réussissent point selon ses appétits et ses désirs ; maudissant le prochain , parce qu’elle ne pouvait avoir ses biens ; contre elle-même , manifestant extérieurement la fureur cachée de son cœur.

La première roue de ce chariot est l’orgueil , se préférant aux autre et jugeant les autres , méprisant les humble et désirant les honneurs.
La deuxième roue est la rébellion et la désobéissance aux commandements de Dieu , induisant en son cœur qu’elle est infirme , s’excusant par là et amoindrissant sa faute , couvrant la présomption de son cœur et défendant sa malice.

La troisième roue est la cupidité des richesses du monde , qui induit son cœur à la prodigalité et profluité dans les dépenses , qui est négligente et oublieuse de soi et des choses futures , et tiède et lâche en l’amour de Dieu.
La quatrième roue est l’amour-propre , par lequel elle bannit de soi la révérence et la crainte de Dieu, et ne considère sa fin ni son jugement.

Le cocher de ce chariot est le diable , qui la rend audacieuse et joyeuse à faire tout ce qu’il lui suggère dans son cœur.
Les deux chevaux qui traînent le chariot sont l’espérance d’une longue vie et une volonté de péché jusqu’à la fin . Leur frein est la honte de se confesser , qui , certainement , entraîne et emporte tellement l’âme sous l’espoir d’une longue vie , et la charge tellement de péchés qu’elle ne sait en sortir , ni par honte , ni par crainte , ni par avertissements salutaires . Mais quand elle pensera être assurée , elle tombera dans l’abîme , si la grâce de Dieu ne l’en préserve.

ADDITION
Notre-Seigneur parle de la même dame , disant : Elle est une vipère qui a sa langue lubrique , le fiel du dragon dans son cœur , un venin mortifère en sa chair , c’est pourquoi ses œufs sont vénéneux Heureux sont ceux qui n’éprouvent sa charge lourde et pesante!